Hybrides, une dérive inévitable ?

Avancer que Jurassic World a généré une scission au sein du fandom Jurassic Park serait un euphémisme. Il y a désormais les "pro" et les "anti", qui se livrent une guerre de tranchées sur le moindre sujet ayant trait de près ou de loin au quatrième film et à sa place dans la saga. Un élément de Jurassic World cristallise particulièrement cette opposition : l'Indominus rex, et avec lui le concept plus général de dinosaures modifiés que l'on désigne abusivement par "hybrides".

Entendons nous tout d'abord sur la définition d'hybride dans le cadre de ce dossier. Le mot est utilisé ici pour marquer la différence entre le processus de création des dinosaures et celui de l'Indominus rex. C'est à dire entre la nécessité d'utiliser l'ADN de grenouille pour rendre viable des dinosaures d'espèces authentiques dans Jurassic Park, et la volonté de mélanger différentes espèces pour créer une créature imaginaire dans Jurassic World. Dans la suite de ce dossier on désignera le résultat du premier cas par le terme "dinosaure", et le second par le terme " hybride".

Cette idée n'est pas née de l'esprit torturé de Colin Trevorrow. Suggérée dès le livre de Michael Crichton elle a par la suite fait plusieurs incursions au sein des diverses déclinaisons de la licence.

 

Des hybrides chez Crichton ?

Dès le premier livre, est évoquée la possibilité de modifier à dessein les dinosaures recréés. Michael Crichton entrevoyait la nécessité pour les protagonistes de son histoire de mieux maîtriser leurs créations ou de les rendre plus acceptables.

Les dinosaures ont été conçus par versions successives jusqu'à atteindre des specimens viables et en bonne santé. Paradoxalement, leur concepteur, le Dr Henry Wu, déplore que les animaux qu'il a créé soient de vrais dinosaures dont le comportement ne correspond pas à ce qu'il avait anticipé et à ce que le public s'attend à voir. Dans le chapitre intitulé Version 4.4, le généticien présente à John Hammond l'idée de remplacer tous les dinosaures du parc par une nouvelle version de chaque espèce pour laquelle il propose d'introduire des améliorations pour les rendres, plus lents, plus dociles et conformes à l'imaginaire collectif.

Hammond refuse catégoriquement, soucieux de préserver l'authenticité de ses animaux, mais ce passage introduit pour la première fois dans la franchise Jurassic Park l'idée de dinosaures customisés, et sera invoqué plus tard pour légitimer l'orientation prise à partir du quatrième film.

 

Chaos effect

En juin 1998, un an après la sortie du Monde Perdu, le fabricant de jouets Hasbro sort une nouvelle gamme de jouets Jurassic Park nommée Chaos Effect. C'est la première qui soit indépendante d'un film et pour cause, Chaos Effect devait être une série animée :

Quelques années après les événements du Monde Perdu, des scientifiques se rendent sur une des îles de Jurassic Park. Sur place, en tentant de recréer les dinosaures du parc en comblant les manques dans les séquences, ils mélangent l'ADN de différents dinosaures et d'animaux contemporains, aboutissant à la création de mutants aggressifs et dangereux.

Comme tous les projets de série animée de la licence Jurassic Park celle-ci est annulée, mais le travail effectué par Hasbro sur les jouets dérivés étant bien avancé et le résultat convaincant (aux yeux des décideurs), la gamme de jouets Chaos Effect est commercialisée.

 

Jurassic Park ///

Pour la première fois dans les films est suggérée l'idée que les pensionnaires de Jurassic Park n'étaient pas de vrais dinosaures.

 

 

1:45 - "Les dinosaures ont vécu il y a 65 millions d'années. Ce qu'il reste d'eux est fossilisé dans la roche, et c'est dans la roche que les vrais scientifiques font de vraies découvertes. Ce que John Hammond et InGen ont fait à Jurassic Park, c'est créer des monstres de parc d'attraction génétiquement fabriqués."

Cette ligne de dialogue n'avait pas grande incidence, d'autant que Grant passait le reste du film à considérer les dinosaures qu'il croisait comme ceux qu'il connait, étudie et admire depuis toujours. Mais à l'instar de l'extrait du livre mentionné plus haut elle est devenue par la suite une justification de ce qui allait se tramer dans Jurassic World.

 

Animations Halloween 2002 dans le parc Universal Orlando

Chaque année à la fin du mois d'octobre, les parcs d'attraction Universal organisent les Halloween Horror Nights, des animations nocturnes qui transforment les attractions en cauchemars.

A cette occasion en 2002, l'île Jurassic Park du parc d'Orlando s'est transformée en île du Docteur Moreau au cours d'une animation nommée Project Evilution. Les visiteurs étaient à la merci de comédiens déguisés en hybrides de dinosaures et d'humains, aberrations créées accidentellement par un scientifique du parc.

 

 

Scenario de 2004

Jusque là, malgré la réplique d'Alan Grant dans Jurassic Park 3 qui niait aux animaux leur nature de dinosaures à part entière, sans pour autant les considérer comme des chimères, les incursions des hybrides dans la licence Jurassic Park ne touchaient pas les films.

Au milieu des années 2000, l'espoir de voir un jour un quatrième film est au plus bas. Les fans sont sous perfusion, au rythme d'une demi-brève tous les six mois. C'est dans ce contexte qu'en 2005 la rumeur d'un script contenant des créatures mi-humaines mi-dinosaures fait surface. Longtemps considéré comme une légende urbaine, ce scenario écrit par John Sayles est aujourd'hui avéré, et disponible en ligne.

 

 

 

Jurassic World

Sorti plus de dix ans après l'écriture du script précédent, Jurassic World en reprend pourtant certains éléments : Isla Nublar passée sous le contrôle d'une nouvelle multinationale, des mélanges d'ADN pour créer des hybrides avec l'intention d'en faire des armes de guerre, une espèce issue de ces expérimentations possédant la faculté de se camoufler, un ancien de la Navy qui "dompte" des dinosaures pour les envoyer en mission ...

Les scénaristes de Jurassic World ont rationnalisé les idées introduites par le script de John Sayles, en particulier l'hybridation inter-espèces, donnant naissance à l'Indominus rex, mélange de T.rex, de raptor, de seiche et de serpent.

Un autre hybride, le stegoceratops, mélange de stégosaure et de tricératops, devait initialement être présent dans le film avant d'être retiré du script pour donner plus de poids à l'Indominus en lui conférant un statut unique. 

 

Et ensuite ?

Crichton souhaitait raconter une histoire avec des dinosaures bien avant de trouver l'idée de la génétique comme catalyseur. L'ADN de grenouille était un MacGuffin pour introduire une faille, il n'a ensuite plus grande importance. Les caractères artificiels des animaux (exclusivement femelles, dépendants à la lysine) sont rapidement compensés par le scenario pour les considérer (au moins symboliquement) comme des vrais dinosaures dès qu'ils sont en liberté. La vie à trouvé son chemin.

Pour sortir de ce cadre, Jurassic World avance l'idée de la lassitude du public, un prétexte qui se vérifie plus au niveau meta que dans le film. Les spectateurs des films se lassent de voir des dinosaures, de revoir les mêmes dinosaures. La réserve d'espèces pouvant être portées à l'écran est conséquente mais les exigences sont particulières, il faut toujours plus gros, plus impressionnant. Le film se plie donc à cette exigence en prétendant la dénoncer.

 

C'était déjà un leitmotiv de Joe Johnston sur Jurassic Park ///  qui avait introduit le spinosaure dépeint comme plus gros que le T. rex, quitte à tricher plus que de coutume avec l'authenticité paléontologique. Le site MasraniGlobal, affilié à l'univers de Jurassic World, profitera d'ailleurs de cette morphologie incorrecte du spinosaure pour sous-entendre de manière rétro-active que l'animal était une première tentative d'hybridation.

Le scenario de 2004, raillé et rejeté en bloc à l'époque, trouve aujourd'hui des adeptes curieux de voir la franchise embrasser pleinement le virage "science-fantasy" que Jurassic World a dilué dans un semi-reboot reprenant la structure du film original.

Si l'on comprend la nécessité de se renouveler, on adhère moins à celle de dénaturer le sujet de la franchise. D'autant qu'il existe des alternatives. L'idée à l'origine de l'Indominus rex était celle de la découverte d'un nouveau dinosaure, recréé pour être introduit dans le parc sans savoir à l'avance à quoi il ressemblerait. Avec un peu de la rigueur scientifique qui caractérisait la saga à ses débuts, en extrapolant à partir de caractères existants et de pressions évolutives avérées, il était possible d'imaginer à quoi ressemblerait une espèce de dinosaure pas encore découverte (ce qui statistiquement correspond à la très grande majorité des espèces ayant existé) tout en lui intégrant des caractéristiques permettant de renouveler l'intérêt porté aux dinosaures.

L'idée fut rejetée par Colin Trevorrow, au profit de ce que l'on sait. 

Après la sortie du film, l'initiative #BuildABetterFakeTheropod ... with science lancée sur Twitter proposait aux amateurs de dinosaures d'imaginer un substitut scientifiquement plausible à l'Indominus rex.

Mais après quelques bonnes idées avec explications et justifications à l'appui, les propositions sont retombées dans les travers du film en faisant à peu près n'importe quoi, mixant les caractéristiques de plusieurs espèces sans plus de justification que "c'est cool".

Si elle doit se poursuivre pendant encore au moins deux films, la franchise doit se renouveler sans se trahir. En se basant sur des thématiques paléontologiques ou écologiques, à l'image des deux premiers films, les possibilités existent et sont nombreuses. L'exemple précédent montre qu'elles peuvent fonctionner, à condition de garder à l'esprit cette volonté d'une patine scientifique qui faisait la particularité de la franchise.  

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