Les effets spéciaux de Jurassic Park

On aurait presque tendance à oublier qu'à sa sortie en 1993 Jurassic Park fut avant tout une monumentale claque visuelle. Si le débat fait toujours rage quant à savoir si le plus grand pas en avant (notamment en terme d'effets numériques) fut réalisé par le film de Spielberg ou par le Terminator 2 de Cameron qui le précéda de deux ans, la création des dinosaures de Jurassic Park, qu'ils soient numériques ou animatroniques méritait bien un dossier complet.

 

La première intention de Spielberg était d'utiliser le plus possible des effets organiques, puppets, animatroniques et robots. La référence qu'il avait en tête était le King Kong robotisé grandeur nature du parc Universal Studios à Orlando. Il embaucha son concepteur, Robert Gurr, et le chargea de développer un tyrannosaure robotisé taille réelle et autonome. Mais les premières esquisses de l'ingénieur conduisirent Spielberg à revoir ses attentes à la baisse: un dinosaure réaliste de plus de 6 mètres de haut capable de se déplacer était au-delà des possibilités de la robotique. Il se tourna alors vers Stan Winston, réputé pour avoir créé le Terminator et les Aliens de James Cameron. A peine approché, alors que la faisabilité du film dépend encore du budget qui sera chiffré,  le "character creator" se met en tête de travailler sur le projet à ses frais.

Winston lance le dessinateur Mark "Crash" McCreery sur le sujet. Il deviendra un des artistes de référence sur le film. S'inspirant des travaux des paléontologues Robert Bakker et Gregory Paul, il pose les bases et affine progressivement l'aspect visuel des dinosaures qu'on retrouvera dans le film.

Magré des rumeurs récurrentes faisant état de l'abandon du projet par Spielberg, et forte du succès d'estime que lui apporte la récente création de la reine Alien l'équipe de Stan Winston poursuit son travail, bien décidée à persuader Universal et Amblin que le projet était réalisable. Les studios finiront par donner le feu vert ... au moment où Spielberg débute le tournage de Hook. Assuré de la pérennité de son travail sur le film, Winston réorganisa ses équipes habituellement divisée en deux départements l'un artistique, l'autre technique, pour mettre en place des "tasks forces", composées de tous les corps de métier, et chacune focalisée sur la conception d'un dinosaure particulier.

 

A cette époque, Dennis Muren, spécialiste des effets numériques chez ILM et collaborateur de longue date de Spielberg, se prépare à superviser les rares scènes que le réalisateur a choisi de tourner en CGI et surtout à retoucher tous les plans tournés en go-motion pour effacer les tiges et autres câbles trop visibles. A quelques pas de lui, un animateur du nom de Steve Williams décide de concevoir une animation de T. rex. A l'époque il est hors de question de couper l'herbe sous le pied de l'équipe de Phil Tippett en charge de l'animation image par image du roi des dinosaures, Williams aidé par son collègue Mark Dippé travaillent donc sous le manteau et court-circuitent leur hiérarchie en faisant tourner leur démo sur leur poste un jour où la productrice Kathleen Kennedy visitait les locaux d'ILM. L'histoire est alors en marche, convaincue Kathleen Kennedy remonte l'idée à Spielberg qui décide alors de donner plus de place aux CGI, au détriment du go-motion.

 

C'est à cette occasion que Phil Tippett prononcera la phrase "mon métier est éteint" qui a marqué Spielberg au point de l'inclure dans le film. Mais le talent du "puppeteer" saura se renouveler et sera pleinement mis à profit dans le film. Des séquences en go-motion sont utilisées en phase préparatoire pour faire le lien entre les storyboards et le tournage.  Et si les dinosaures qui apparaissent à l'écran ne sont pas directement ceux manipulés à la main par les animateurs spécialistes du go-motion, leurs mouvement sont extrapolés à partirde ceux des DID. Les DID ou Dino Input Device sont des appareils en forme de dinosaures et reliés à des ordinateurs, que Tippett Studios  avait conçu dans le cadre de la création des effets en go-motion : les opérateurs positionnaient les dinosaures mécaniques à différentes étapes du mouvement qu'ils souhaitaient créer, l'ordinateur se chargeait d'extrapoler le reste, de mémoriser la totalité du mouvement et de le reproduire lors des prises de vue. Il leur a suffit d'adapter le système pour l'appliquer aux CGI : au lieu de mémoriser le mouvement pour le rejouer, l'ordinateur le retranscrivait pour animer les modèles 3D de l'équipe de Dennis Muren.

Créé pour Jurassic Park sous le nom de Dinosaur Input Device, le processus sera renommé Digital Input Device et sera réutilisé par Tippett Studios sur d'autres films, notamment Starship Troopers. A l'occasion de son retour 22 ans plus tard sur la production de Jurassic World, Tippett dut faire face à deux problèmes pour réutiliser les DID: trouver des ordinateurs assez anciens pour être compatibles avec les devices créés en 1991, et des techniciens assez vieux pour se souvenir de leur fonctionnement.

 

De son côté, Stan Winston doit aussi revoir certaines de ses techniques. Le T. rex devait être manié manuellement à l'aide de perches et de câbles par des opérateurs se déplaçant autour de lui. L'équipe dût rapidement se rendre à l'évidence, cette solution n'était pas viable car les opérateurs ne pouvaient pas se déplacer assez rapidement pour donner à l'animal des mouvements fluides. La solution d'un robot entièrement équipé de servo-moteurs électriques fut mise de côté pour des questions de puissance d'alimentation, restait alors les systèmes hydrauliques.

Le résultat fut donc une structure d'acier bardée de tubes et de vérins hydrauliques pouvant compresser jusqu'à 230 litres par minutes dans des tuyaux de 3 centimètres de diamètres pour permettre le mouvement des articulations. Ce monstre robotique était monté sur un simulateur de vol ancré au sol par des plots de béton s'enfonçant à 1m50 dans un puits sous le plateaul. Il fut à l'époque le plus gros animatronique jamais construit pour le cinéma (désormais supplanté par ... le spinosaure de JP3).  Et si à l'origine l'inspiration fut cherchée du côté des technologies utilisées dans les parcs d'attraction, au final ce furent les ingénieurs de Disney et des parcs Universal qui se déplaçaient pour voir de leurs yeux la prouesse réalisée par l'équipe de Winston.

Le tout était relié à une réplique à l'échelle 1/5 utilisée pour diriger et mémoriser les mouvements. Un mécanisme finalement assez proche du principe des DID de Phil Tippett. Le monstre de métal et de latex était la plupart du temps manipulé "en live" pour s'adapter aux aléas de chaque prise lors du tournage, la fonction "replay" a néanmoins utilisée lors d'un plan nécessitant une coordonation au millimètre pour ne pas blesser le cascadeur : lorsque le dinosaure soulève Malcolm d'un coup de museau pour le projeter sur le mur des toilettes.

A l'instar du tyrannosaure, quatre autres espèces de dinosaures étaient présentes physiquement sur le tournage: le brachiosaure, le dilophosaure, le tricératops et le velociraptor. Toutes ont nécessité des techniques particulières pour prendre vie.

Pour l'anecdote, la constitution des équipes autour de chaque dinosaure fut faite à main levée afin que chacun puisse travailler sur la créature qui l'intéressait. Le dilophosaure était le dinosaure le moins populaire et un seul technicien, du nom de Rick Galinson, leva la main lorsque le nom du "spitter" fut énoncé. Il fut alors seul en charge des décisions à prendre pour la conception de la créature qui au final prit la forme d'un hybride mi-animatronique mi-puppet. Les mouvements du corps sont robotisés, alors que les pattes et le déplacement de l'animal sont gérés manuellement par un opérateur installé sous le sol du plateau de tournage.

Plus étonnant, l'opérateur du tricératops était quant à lui caché dans le ventre de l'animal. Cette espèce était à l'orignie sensée voir trois de ses représentants dans le film. En plus de l'adulte malade soigné par Ellie Sattler, la scène de l'éclosion dans la nursery devait initialement monter la naissance d'un tricé, et une autre scène adaptée du livre dans laquelle Lex devait tenter d'apprivoiser un jeune. Si La première fut rapidement abandonnée, au profit d'un raptor, la seconde donna lieu à une année de conception et de fabrication, par l'artiste Shannon Shea, d'un animatronique capable de se déplacer et de supporter sur son dos le poids de l'actrice. Spielberg décida de supprimer la scène à quelques semaines du tournage pour alléger le rythme du film et l'animal fut remisé dans arcanes d'Hollywood pour ne jamais être utilisé.

Enfin le velociraptor fut l'espèce qui eut le plus de représentants sur le tournage, sous toutes les formes: animatronique complet, costumes et jambes robotisées portées par un opérateur. Specimen le plus vif et le plus dangereux de tous les pensionnaires du parc, construit comme un boogeyman tout au long du métrage, son rendu à l'écran engageait la réussite du film. Ses apparitions en CGI devaient également être irréprochables, notamment les plans rapprochés. Le specimen de velociraptor qui demanda le plus d'innovation fut le bébé qui nait lors de la scène dans la nursery. Prévu à l'origine pour être un "puppet" actionné par des câbles, Spielberg demanda finalement qu'il soit un robot totalement autonome. La séquence de mouvement était pré-enregistrée avant d'être retranscrite sans aucun contrôle lors de la prise de vue.

Les premiers dinosaures numériques élaborés par ILM après que le tyrannosaure de Steve Williams ait convaincu Spielberg furent la volée de gallimimus. Modélisés à partir de dessins de préproductions, et reprenant le process de conception du T. rex, un premier cycle de squelette en pleine course fut élaborée. Restait alors à en fait une scène iconique. Dennis Muren qui supervisait directement cette séquence filma l'équipe en train de courir en groupe sur le parking du studio pour constituer une base de travail illustrant le placement relatif de chaque individu dans un troupeau de bipède en pleine course. Il en résulta une animation d'un troupeau de dix gallimimus dont il tira deux angles de vue : un plan propre et un plan à la Spielberg, le premier était un plan large montrant le mouvement des gallis dans une prairie, le second au ras du sol avec les animaux arrivant face à la caméra ...

Les effets numériques sont une formidable possibilité de donner vie aux dinosaures et permettre de les visualiser au point de rattraper les déductions des scientifiques. La post-production d'une scène du film fut ainsi l'occasion d'une convergence entre l'art et la science. Lors de la poursuite avec la Jeep, l'intention originale était de faire courir le T. rex à 40 mph, vitesse évoquée par John Hammond plus tôt dans le film. Lorsque les experts d'ILM ont animé le modèle 3D pour simuler cette vitesse il se sont rendu compte que ça n'allait pas : pour aller aussi vite, soit le tyrannosaure devait faire des pas démesurés, soit il devait bouger les jambes très rapidement. Les principes de base de la biomécanique faisaient que ça sautait aux yeux de n'importe qui que cet animal ne pouvait pas se déplacer à cette vitesse. Une conclusion similaire à celle à laquelle sont arrivés des scientifiques en étudiant la morphologie du T. rex.  Au final, si on se focalise sur le T. rex au cours de cette scène on se rend compte qu'il se déplace lentement ( < 15 mph), l'impression de vitesse n'est dûe qu'au montage.

Il est à noter qu'en dehors des dinosaures et des plans plus larges contenant des dinosaures, le film eut très peu recours aux CGI. Lorsque les acteurs tournaient devant un fond vert, l'arrière plan ajouté en post-production n'était pas issu de la palette d'un graphiste mais avait préalablement été filmé en extérieur (ou dans une cuisine). Ainsi, même si l'incrustation des dinosaures n'était pas toujours parfait, le réalisme et la crédibilité du plan d'ensemble prenaient le dessus.

Jurassic Park fut un film pionnier qui sut garder la mesure du formidable horizon qu'il contribuait à ouvrir. Mais déjà quelques années plus tard le plan final du Monde Perdu et quelques scène de Jurassic Park 3 préfiguraient de ce qu'il adviendrait par la suite.

Impossible de terminer sans mentionner les effets sonores. Gary Rydstrom et Richard Hymns durent faire face à un problème de taille: personne n'avait la moindre idée de ce à quoi pouvait ressembler un cri de dinosaure. La consigne de Spielberg était d'obtenir des bruitages inédits mais proches de sonorités animales. La collecte d'échantillons de bruitages d'ambiances et de cris d'animaux commença avant même le tournage et le travail fut mené main dans la main avec le développement des effets visuels afin de coordonner aux mieux les impératifs de chacun: élaborer un bruitage pour les différents comportements de l'animal (renifflement, soupir, type de cris variés), et à l'inverse adapter les mouvements de l'animal au pattern du cri correspondant.

 

Les quatre principaux responsables des effets visuels de Jurassic Park furent récompensés à juste titre quelques mois plus tard par un Oscar. Ils furent  néanmoins battus par l'équipe des effets sonores qui en emporta deux. En récompensant Jurassic Park par des Oscars "techniques", l'Academy ne s'y trompa pas. Les avancées effectuées par le film sur ce plan décidèrent de grands noms du cinéma (Lucas, Jacson, Cameron ...) à enfin mettre en chantier les projets qu'ils avaient en tête, sans quoi les productions d'Hollywood de ces vingt dernières années auraient peut-être été bien différentes.

 

Sources

The Making of Jurassic Park - Don shay & Jody Duncan - Ballantine 1993

stanwinstonschool.com

http://www.businessinsider.com/how-cgi-works-in-jurassic-park-2014-7

http://www.rvc.ac.uk/research/research-centres-and-facilities/structure-and-motion/projects/tyrannosaurus-was-not-a-fast-runner#tab-jurassic-park

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Posté par Anonyme - 3 Janvier 2016

bonjour,
dans le 4ème paragraphe il y a écrit magré au lieu de Malgré
sinon très bonne page ^^