Les influences de Crichton

Le cratère de Ley, sur la face cachée de la Lune est nommé en l'honneur de l'écrivain scientifique Willy Ley.

Né en Allemagne au début du vingtième siècle, le jeune Willy étudia la zoologie, la paléontologie et la physique mais son sujet de prédilection était l'astronomie. A vingt-et-un ans il publiait son premier ouvrage Le voyage dans l'espace et abandonnait une carrière de chercheur pour se lancer dans la vulgarisation scientifique. Il fonda une association de passionnés de fusées, écrivit plusieurs livres et articles qui contribuèrent à populariser en Allemagne la possibilité de vols spatiaux, et fut consultant scientifique sur le film muet La Femme dans la Lune réalisé par Fritz Lang.

Fuyant la montée du nazisme,  Ley poursuivit sa vocation aux Etats-Unis après avoir réalisé que, pour les américains de l'époque, les fusées n'étaient que de la science-fiction. Il se mit à écrire en anglais et vendit du rêve à ses nouveaux compatriotes, ainsi que la promesse que ce rêve était réalisable. Ses talents de vulgarisateur mettaient à portée de ses lecteurs des concepts d'astrophysique et d'ingénierie spatiale, leur faisant prendre conscience de leur concrétude. A travers ses écrits et ses interventions de consultants pour des séries télévisées ou des fabricants de jouets il contribua à inceptionner dans l'opinion publique américaine le terreau de ce qui deviendrait plus tard la conquête spatiale. Hélas, comme de nombreuses figures de héros, Willy Ley ne profita pas de l'aboutissement de ce qu'il avait contribué à créer : au terme d'une carrière prolifique il rejoignit les étoiles quelques semaines seulement avant que Neil Armstrong ne pose le pied sur la Lune.

Entre-temps Ley n'avait pas oublié ses autres passions de jeunesse, publiant en plus de ses ouvrages astronomiques restés à la postérité quelques livres d'histoire naturelle, de cryptozoologie et de paléontologie. Parmi ceux-ci, un titre étrangement évocateur pour le lecteur contemporain : Dragons in Amber (Des dragons dans l'ambre)

 

George Poinar Jr quant à lui est né en 1936 dans l'état de Washington et il est aussi un écrivain, doublé d'un scientifique. Quand il était petit sa maman lui lisait des passages de Dragons in Amber de Willy Ley. L'ouvrage est de ceux qui façonnent un imaginaire ou une vocation. Usant d'une simplicité accessible aux profanes, ponctué d'anecdotes, Ley y parle de fossiles, d'espèces qui n'ont pas su s'adapter et d'autres qui y sont parvenu contre toute attente. Il raconte des histoire de chameaux et de pandas, de gingkos et de la reconquête de l'ile de Krakatoa par sa faune et sa flore après une éruption volcanique.

Au final, l'ambre mentionnée dans le titre ne fait l'objet que d'un seul chapitre, le premier, qui retrace la fascination qu'elle exerce sur l'humanité depuis la Grèce antique, évoquée dans l'Odyssée, connue pour ses propriétés électrostatiques et dont les fragments contenant un insecte s'échangeaient contre des esclaves ou des cargaisons d'armes. Surtout, la couverture du livre, un charançon fossilisé dans un bloc d'ambre, a marqué à vie le jeune George Poinar qui écoutait ces histoires en s'endormant.

Il faudra attendre quelques années pour que ce souvenir fondateur revienne prendre une place prépondérante dans la vie de Poinar et, à terme, dans la notre. A l'heure de se choisir un métier, George s'était pris de passion pour les oiseaux. Après un bref stage en ornithologie il se réorientait vers la botanique, plus prometteuse en terme de débouchés avant de devenir, par la force du chaos, un spécialiste des nématodes parasites d'insectes; des vers microscopiques. Pour ses recherches il parcourut le monde, du Danemark à l'Australie, de Leningrad jusqu'en Afrique, rapportant en souvenirs les morceaux d'ambre trouvés ça et là.

De retour d'Afrique et en attendant un prochain périple il entreprit de débiter sa collection en fines lamelles pour voir ce qu'il pouvait tirer des insectes qui y étaient emprisonnés. L'occasion de souffler un peu et de travailler sur un projet commun avec son épouse, Roberta Hess, spécialiste de la microscopie électronique à Berkeley. Et c'est ainsi, en observant les entrailles d'une mouche libérée de sa gangue d'ambre de la baltique, que Roberta et George firent une découverte qui allait les rendre célèbres par procuration : des cellules datée de 40 millions d'années partiellement conservées, membrane, noyau et mitochondries. Ils en tirèrent une publication qui eut les honneurs de la prestigieuse revue Science en 1982.

 

 

Cette année-là Michael Crichton est au début du gros passage à vide de sa carrière.

Deux ans plus tôt il a publié Congo, une histoire de cité perdue et de gorilles mutants. Comme nombre de ses ouvrages les plus connus Congo est la réinterprétation d'une oeuvre préexistante, en l'occurrence Les mines du roi Salomon de HR Haggard. La méthode de travail de Crichton est bien rodée. Il se considère comme un écrivain passable, à l'inverse d'un Stephen King l'exercice d'écriture ne le passionne pas. Ce qui l'intéresse c'est explorer un domaine, scientifique ou historique et se faire une conviction sur le sujet. Il consacre plusieurs mois à se documenter et enrichir sa bibliographie avant de s'asseoir devant sa machine et rédiger un manuscrit. Ces périodes face à son clavier sont souvent pour lui de courts interludes avant de reprendre des recherches sur un nouveau sujet. Il les rentabilise en quelques semaines en s'appuyant sur une structure narrative éprouvée. Il reprend souvent celle d'un grand classique (Beowulf, Le Monde Perdu de Conan Doyle) ou d'une de ses oeuvres précédentes (Westworld) qu'il ancre dans une réalité scientifique (ou historique) à grand renfort de vulgarisation, de figures d'illustration et de bibliographie. 

Mais après Congo Crichton ne publiera pas d'autre oeuvre de fiction avant 1987. Durant cet intervalle il voyage beaucoup d'Afrique en Thaïlande, cherchant à soigner un ennui devenu chronique après avoir atteint les somments en un peu plus de 10 ans de carrière. Mais sur cette même période, un autre projet lui fait office de fil rouge : initiée sous la forme d'un scénario, une histoire de pterodactyle cloné à partir d'un oeuf fossilisé lui trotte dans la tête.

L'intérêt de Crichton pour les fossiles n'est pas nouveau, dans ses cartons sommeille déjà le manuscrit d'un roman historique retraçant la rivalité entre deux célèbres paléontologues à l'époque du Far West. Une histoire un peu faible, écrite 10 ans plus tôt et qu'il a décidé, à juste titre, de ne pas publier. L'histoire du pterodactyle en revanche lui tient à coeur, mais quelque chose ne fonctionne pas dans sa mise en place : comment rendre crédible le postulat de départ ?

Malgré une idée très similaire la méthode vaudoue imaginée quelques années plus tôt par Tardi dans sa BD Adèle et la bête n'est pas le genre de la maison Crichton. Celle du clonage à partir d'un os, proposée dans le comics Judge Dredd Cursed Earth de 1978, parait plus crédible mais pas encore suffisamment : les os fossilisés ne contiennent pas d'ADN. En revanche de ce comics Crichton réutilisera l'idée d'un parc d'attraction, arguant par la suite que l'industrie du divertissement serait la seule à avoir une bonne raison d'investir dans le clonage de dinosaures.

Il met de côté son scénario et poursuit ses voyages introspectifs. C'est en Thaïlande suite à une mésaventure dans la jungle qu'il trouvera un nouvel élan, l'inspiration puis le succès avec Sphère. Il tirera de cette période une autobiographie partielle dans Travels quelques années plus tard.

 

En 1989 le grand Michael va être papa. Pour décorer la chambre qui accueillera son premier enfant il achète des tonnes de dinosaures, en peluches et autres jouets. Son épouse l'interroge sur cette décoration reptilienne dont ils n'avaient pas discuté au préalable et il n'en faut pas plus à l'auteur pour se lancer dans une exploration de la fascination des enfants pour les dinosaures en recyclant son vieux projet de pterodactyle ressuscité.

Ce nouvel angle d'attaque le mettra une fois de plus en difficulté. En s'efforçant de raconter son histoire à travers les yeux d'un enfant il provoque le désintérêt de ses lecteurs-tests. Il finira par tout récrire avec un point de vue d'adulte, tout en conservant certains éléments représentatif de l'intérêt particulier qu'entretiennent les enfants pour les dinosaures. 

Et cette fois il ira au bout. Se replongeant dans une veille scientifique pour trouver une bonne fois pour toute son MacGuffin, il tombera sur l'article de George Poinar dans Science. Les deux hommes se rencontreront à l'initiative de Crichton qui souhaite éprouver la crédibilité de l'idée qui lui est venue en parcourant la publication. Quelques mois plus tard le livre Jurassic Park sera publié, avec le succès qu'on lui connait.

Deux événements dans l'histoire ont contribué à réactualiser l'image des dinosaures auprès du grand public. Le premier est les grandes rivalités entre paléontologues de la fin du 19ème siècle relayées comme un feuilleton par les journaux de l'époque.

Le second est la sortie de Jurassic Park.

Pour la génération qui a grandi avec, le livre et son adaptation furent un point d'entrée vers une culture scientifique teintée majoritairement de paléontologie et de génétique, avec une pointe de chaos.

A partir de Jurassic Park les dinosaures sont devenus accessibles, modernes, objets d'étude d'une discipline scientifique devenue aussi attractive que l'astronomie. La hausse du nombre d'étudiants dans les cursus de paléontologie une dizaine d'année après 1993 est un fait documenté (au moins aux Etats-Unis), et les gros lézards patauds et chimériques qui se trainaient dans des marais sur les pages des livres d'histoire naturelle de nos parents sont aujourd'hui oubliés.

A moindre échelle, la notion d'ADN et de clonage et même le concept de chaos nous ont aussi été familiers très tôt par la facilité qu'avait Crichton a les rationnaliser et en tirer l'essentiel suffisant à notre compréhension.

En plus de nous ouvrir à ces domaines, Crichton nous en a aussi enseigné certaines limites et posé des gardes fous nécessaires bien que trop marqués parfois. Car il se distingue de tous ceux qui l'ont inspiré, chercheurs comme écrivains classiques, par un pessimisme chronique à l'encontre des prouesses scientifiques qu'il décrit, témoin d'une seconde moitié de vingtième siècle traumatisée par les dérives de la découverte scientifique la plus poussée qui soit. L'atome.

 

 

Le Crichtonsaurus est un genre d'ankylosaure nommé en l'honneur de l'écrivain d'anticipation Michael Crichton.

 

 

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